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Chapitre III

  III

  Au bout d’un long moment, Pimprenelle se décida enfin à sortir, entra?née par l’idée d’un véritable repas. Elle pensa à Pluton, qui devait peut-être s’inquiéter de son absence. La maison était silencieuse lorsqu’elle franchit le seuil. Depuis son réveil, elle n’avait presque rien entendu, comme si la veille n’avait été qu’un mauvais rêve.

  Dans l’intimité du logis, elle inspecta chaque pièce avant de s’habiller, certaine d'être seule. Elle enfila d’abord une jupe légère d’une teinte blonde qu’elle noua à sa taille. Glissa souplement par-dessus une tunique prune faite d’un tissu plus lourd, puis un pantalon en lin un poil trop grand, le tout qu'elle serra fermement avec une ceinture. Elle enfila ses hautes chaussettes striées fendues, puis ses lourdes tongs de bois, ajustant le tout avec soin. Elle enroula ses cheveux chatain chaud, presque pourpre, autour d’une large baguette de bois clair ornée de gravures végétales qu’elle fixa à la base de son crane.

  Un large trait rouge soulignait ses paupières, ajoutant à son regard une vivacité illusoire par-dessus sa fatigue. Ses doigts dépourvus d’ongles trahissaient son appartenance à sa race, et les petits fragments de métal qui les ornaient accentuaient sa peau brunie par le soleil.

  Elle prit un repas silencieux, savourant chaque minute de solitude. Mais bient?t, la pensée de la promesse du prince lui revint, et elle bougonna la bouche pleine de miettes.

  En sortant du logis, le ciel était haut et lumineux, et l’heure devait être proche de onze heures. Elle s'échauffa et prépara ses muscles à l'effort qui allait suivre, puis se lan?a dans une course vive le long des sentiers étroits tracés par les animaux avant elle. Ses pieds frappaient la mousse humide et les brindilles avec une précision nerveuse, le rythme rapide envoyant des vibrations dans ses jambes et la faisant respirer plus fort. Les routes s’ouvraient longues et silencieuses sous les grands arbres, et son regard se perdait dans l’infini des bois. L’air pur et léger faisait palpiter son c?ur d’un mouvement doux et intense ; elle sentait, en courant au milieu de ces solitudes, une sorte de relachement.

  Les plaines vastes se découvraient autour d’elle. Les derniers arbres de ces bois, droits et fiers, projetaient des jeux de lumière complexes sur le sol. Les rayons du soleil, filtrant à travers les feuilles, peignaient un réseau doré, ponctué de rose, qui dansait sous ses pieds. L’air vif écorchait ses poumons et le bruissement des branches formait un accompagnement régulier à ses pas.

  Elle n’aimait pas ces monts comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis au milieu du désert ; elle les aimait comme un artiste aime l’Art. Certes, moins que son ami, mais sans les Thymes, peut-être ne vivrait-elle plus. Sans savoir pourquoi, ses yeux se portèrent au loin : vers les moulins, leurs ardoises pétillantes, là où, au milieu des étendues vertes, éclataient des nuées de clochettes. Les rivières roulaient autour d’eux, comme des serpents glissant sur la terre.

  Trois moulins se dressaient parmi des ?les gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets de buissons au milieu de la prairie d’eau. Des végétations aquatiques, si vivaces et si colorées, tapissaient les cours d’eau, surgissaient à la surface, ondulaient avec elle, se laissaient emporter par ses caprices et se pliaient à ses tempêtes, fouettées par les roues des moulins. à quelques foulées sur sa gauche, elle aper?ut Pluton, agitant vivement l’eau du ruisseau, brillant sous le soleil. Elle dévala la pente à toute allure pour le rejoindre.

  Pluton était resté veiller toute la nuit autour de la maison basse, mais lorsque, au petit matin, les bruits se précipitèrent sur les marches, il avait rapidement détalé. Malgré tout, il prit soin de marquer le chemin de sa fuite de son parfum subtil, non sans un plaisir malin et obscène, afin que son amie puisse aisément le retrouver lorsqu’elle sortirait.

  Les émotions avaient miné son énergie, mais lorsqu’il vit Pimprenelle courir vers lui, les lèvres retroussées dans cette étrange expression humaine, une vague de soulagement détendit ses muscles. Elle allait bien, visiblement, et il espérait que ces histoires fussent maintenant derrière eux. Il prit soin de la humer de tous c?tés en insistant sous les aisselles, captant dans l’air les traces de sa course et les restes de stress.

  Il mastiqua le vide et ferma lentement les yeux, tentant d’y ancrer son calme retrouvé ; mais elle, emportée par ses sons pressés, passa outre. Alors il retourna vers le ruisseau et chercha parmi les herbes flottantes et les algues vivaces de quoi ranimer ses forces et apaiser le poids d’une nuit trop légère. Il se concentra aux sons qui se bousculaient sur la bouche de l’humaine, et parvint à saisir quelques mots : maison, paralysie et fromage. Le reste, il le devinait par ses gestes et son ton : elle avait sans doute traversé un grand moment de frayeur, et ses jambes l’avaient trahie. Pour mettre un terme à cette avalanche de bruits, il émit un claquement sourd venu du fond de son palais. Elle l’ignora à nouveau. Alors, avec une indifférence étudiée, il tourna la croupe et s’en alla brouter sur l’autre rive : c’était sa fa?on à lui de signifier que la discussion était close. Le froissement de tissu lui apprit que c’était aussi pour elle l’heure du repas. Tous deux mangèrent dans ce début d’après-midi sans nuage.

  Pluton s’ébroua d’un coup, envoyant une pluie de gouttelettes sur Pimprenelle et sur son repas à moitié entamé. Elle poussa un petit cri, bien plus aigu qu’elle ne l’aurait souhaité, et se mit à s’agiter d’un air indigné.

  — Eh bien ! Ce n’est pas une fa?on ! rouspéta-t-elle, les lèvres pincées, tandis que l’animal secouait la tête comme si tout cela l’amusait fort.

  Puis ils se mirent en marche, entamant leur ronde coutumière du territoire : Pluton voulait s’assurer que les intrus avaient bel et bien disparu. Pimprenelle comprit aussit?t ses intentions et grima?a, consciente qu’ils r?daient encore quelque part dans les Thymes. Elle savait qu’il ne lui servait plus à rien de fuir ses obligations : il lui fallait désormais assumer ses responsabilités. Dépitée qu’une nouvelle épreuve les attendait, elle se résolut à le suivre.

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  Ils passèrent le reste de la journée, puis la suivante, à suivre les traces et les odeurs qui empestaient et souillaient le paysage. Les hommes semblaient chercher les logis des Dr?les, probablement pour harceler leurs habitants de leurs questions absurdes. Ce fut Pluton qui les retrouva le premier : à l’ouest, à la lisière de la forêt, là où s’élevaient les arbres les plus anciens. Pimprenelle s'avan?a vers le groupe occupé à inspecter les racines d’un chêne géant. Ils tentaient de débusquer l’entrée d’une maisonnette dissimulée là.

  Elle se précipita lorsqu’un d’eux ramassa une lame pour entailler l’écorce.

  — Excusez-moi !? Comptez-vous saccager notre territoire encore longtemps ? Nous ramassons vos déchets depuis des jours, vous ne laissez que fumier et désolation derrière vous. Et maintenant, vous voulez éventrer un de nos dortoirs ?

  Sa voix se brisa et resta suspendue dans l’air comme une fausse note. Les hommes échangèrent un sourire léger. Leur calme condescendant ne fit que souligner son emportement maladroit.

  — ?Montrez-nous l'entrée, je vous prie, répondit l'homme, d’un ton si plat qu’il sembla effacer sa colère d’un revers de manche.

  — ?C’est inutile, il n’y a personne ici. Où est le prince ? J’aimerais m’entretenir avec lui.? Elle prit une voix qui semblait trop théatrale à ses oreilles, feignant l’excès de confiance.

  Derrière le groupe, une soldate s’avan?a d’un pas vif.

  — Je vais vous accompagner, annon?a-t-elle avec une fermeté qui visait à contenir toute escalade.

  Pluton suivait silencieusement Pimprenelle à quelques mètres de distance, derrière une barrière d’arbres épais. Si les gardes étaient étonnés de sa présence, ils n’en montraient rien.

  Bient?t, Rhode, qui les avait aper?us, se leva aussit?t d’une souche positionnée à c?té de leur campement, les papiers et l’encre témoignant de son activité récente. Il s’approcha de sa soldate, Pimprenelle sur ses talons. Celle-ci se tourna vers la Dr?le et lui adressa un regard entendu, puis se pla?a de fa?on à garder le prince en vue, tout en ne percevant rien de leur conversation.

  Rhode se tenait droit, et son regard ne laissait pas la place à Pimprenelle de commencer à parler. D’une voix mesurée, presque calibrée, il commen?a :

  — écoutez-moi, et que vos oreilles ne se ferment pas à mes paroles. J’ai une proposition, une imploration même, à vous soumettre. Je comprends que notre présence ici vous touche. Sachez que nous ne souhaitons nullement vous violenter ou troubler votre retraite. Mais la vérité nous presse, et le temps lui-même nous échappe. La situation de notre pays est plus périlleuse que vos craintes les plus noires ne sauraient concevoir.

  Pimprenelle se figeait, et ressentait plus fortement que jamais qu’elle se trouvait face à son prince.

  — ?Je pense que le peuple libre ne doit pas rester enfermé dans ses foyers lorsque son pays est en danger. écoutez la vérité, et qu’elle frappe votre esprit comme l’éclair déchire la nuit ; Le peuple, ces honnêtes gens capables autrefois d’entendre la voix des étoiles, peine dorénavant à le faire.

  Il marqua une pause pour reprendre son souffle. Son torse se soulevait lentement, comme s’il luttait contre quelque chose d'invisible. à la Dr?le, il parut souffrir de chaque mot qu’il pronon?ait, comme s’ils lui br?laient la gorge. Son silence fit na?tre un écho étrange entre les arbres, et cela ne fit qu’accentuer la concentration de Pimprenelle. Elle percevait, avec une sorte de fascination muette, ce contraste entre l’éloquence solennelle de ses paroles et la réalité pourtant simple autour d’eux. Puis il reprit, la voix plus ferme :

  —Nos jeunes esprits de sciences, savants et intrépides, parcourent terre et mer, et cherchent à comprendre ce retrait, guidés par la seule lueur de la raison.

  Il chercha ses mots un instant, et reprit doucement. Sa voix tremblait à peine, mais la détermination qui la traversait acheva d’emporter Pimprenelle.

  —Aujourd’hui, la fortune nous sourit encore, et les étoiles elles-mêmes appellent nos ames à l’action. Pimprenelle, vous qui percevez encore ce langage, cessez de vous cacher dans la sécurité de ces refuges. Rejoignez-nous en ville, marchez aux c?tés de nos gens de sciences, et contribuez au savoir qui peut sauver notre pays. Que votre courage éclaire nos ténèbres, car l’heure n’attend ni faiblesse ni hésitation.

  Pimprenelle sentait un feu ancien remuer en elle : l’amour ardent pour sa terre, l’émerveillement des prodiges de la science, et cette curiosité vorace, jalouse et insatiable de conna?tre. Les étoiles invisibles au-dessus de leur tête semblaient lui murmurer, la poussant, l’implorant de se lever et de marcher vers l’inconnu.

  Alors que Rhode poursuivait son discours, chaque mot tissant un sort d’éloquence, un instinct primitif en elle se réveilla. Elle rêvait de la ville lointaine, des salles de science aux instruments complexes, des batiments emplis d’objets mystérieux et magiques, et de ces énigmes que le prince lui décrivait avec tant de ferveur. Son esprit voyait déjà le Palais, éclatant de couleurs et de pigments divers.

  Mais soudain, ses monts tremblaient, embrasés sous le pas de milliers d’humains. Le ciel, noir et sans étoiles, semblait n’être qu’un trou béant. La guerre civile déchirait le pays, et dans ses sillons meurtriers, toute vie semblait condamnée à dispara?tre. Elle frissonna et, en un instant, la rêverie s’effondra.

  Rhode l’arracha de sa torpeur :

  — Je vous propose donc de cesser immédiatement nos recherches en ces lieux, à condition que vous acceptiez de travailler pour moi, au sein du corps scientifique de la Couronne.

  Chaque mot tombait avec précision, détaché et articulé avec soin, comme s’il pesait chaque syllabe avant qu’elles ne franchissent l’air.

  — ?Je ne comprends pas…

  Sans attendre de savoir exactement ce qu’elle n’avait pas compris, ou si cela était une fa?on de remettre en place ses idées, Rhode répéta, sa voix se faisant plus grave, plus persuasive, comme un fleuve implacable :

  — ?Vous n'êtes pas sans savoir, Pimprenelle, que la famille royale entend mieux que n’importe quelle race les messages que les étoiles nous envoient. Mais notez ceci : depuis de longues années, ces voix se font plus rares, et leur guidance s’amenuise peu à peu. Le bas peuple, surtout, en est frappé le plus durement. Aidez-moi à comprendre ce qu’il se passe.

  Il marqua une pause, laissant ses paroles tomber dans le silence, tandis que son regard fixait Pimprenelle, cherchant à sonder l’ame de celle qui hésitait encore entre la sécurité de chez elle et l’appel du devoir.

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