XXX
Chaque nuit depuis son retour, elle s’endormait sous de puissants calmants, pour éviter les crises de réalisation et les angoisses dévorantes qui la prenaient lorsqu’elle sentait son corps basculer d’un état à un autre. S’abandonner au sommeil était devenu un calvaire : à l’instant précis où elle se sentait glisser, son corps se contractait, se rebellait, hurlait presque, comme si elle tombait de nouveau entre les réalités. Elle revoyait le Hors-lieu se retourner jusqu’à s’en rompre les propres os pour mieux la fixer, mieux se pencher sur elle et la déchirer. Les cauchemars revenaient, toujours semblables et toujours différents. Des humiliations publiques, Rhode se jouant d’elle tandis que Thüle observait immobile, un sourire pénétrant ses traits polis. Elle se voyait mourir de lui, mourir encore et encore, noyée dans un brouhaha constant d’éclats de voix, de vaisselle, de mensonges. D’autres nuits, son corps était disséqué, exploité, comme si elle pondait des ?ufs d’or. Elle fuyait, sans cesse, et chaque fuite se terminait de la même fa?on : retrouvée, et ramenée.
Chaque matin pourtant, elle s’éveillait avec la même pensée, profonde et presque rassurante qu’elle était chez elle. Elle se persuadait que ses jours de terreur étaient finis, qu’elle parviendrait à oublier ces derniers mois comme elle l’avait fait pour sa vie d’avant les Thymes. Elle s’y accrochait avec obstination, consciente pourtant de la fragilité de cette certitude.
Il y a des mensonges qui ne sont pas des objections à la vie, mais la conservent et la maintiennent. Mettre sous glace les souvenirs, anesthésier les ressentiments, ne portait pas nécessairement à renoncer aux jugements faux, ni à nier la vie. Ils étaient parfois indispensables. Et Pimprenelle pensait qu’elle se trouvait dans une situation où il valait mieux résister à la vérité pour se conserver elle-même. Elle avait déjà survécu ainsi.
Son corps portait toujours les stigmates du massacre de l’?le du Lendemain, cette nuit où la terre avait été retournée par la violence, br?lée vive par la Couronne jusqu’à ce qu’il ne reste rien. Elle avait fui aux Thymes et n’avait jamais regardé en arrière. Son mal était apparu après, comme une cicatrice indélébile qu’elle refusait de voir. Sa main porterait désormais aussi les marques du Décaméron.
Elle vivait donc ainsi : en acceptant la non-vérité comme une condition provisoire de survie. En résistant aux élans qui lui auraient ordonné de tout comprendre, de tout juger, de tout affronter immédiatement. Tant qu’elle survivait un jour de plus, cela suffisait.
Sans qu’elle ne s’en rende compte, elle avait toujours suivi les méthodes de Thüle, alors qu’elle posait pour la première fois les pieds en dehors de son ?le il y a dix ans. Elle compartimentait, choisissait ce qu’elle regardait et ce qu’elle ignorait. C’était précisément ce qu’il faisait. Par le dégo?t qu’il lui inspirait, par le rejet presque viscéral qu’elle éprouvait à son égard, elle niait ce point de contact : ils partageaient cette même manière de survivre aux traumatismes. En choisissant, consciemment ou non, ce qui devait être vu, et ce qui pouvait être menti.
Le temps avait recommencé à avancer, et il s’était passé plusieurs jours depuis qu’elle était sortie de dessous la maison basse. Son état de santé en bonne voie, Vinciane était repartie à ses occupations, et Pimprenelle aux siennes. Cet après-midi là, elle se sentait un peu plus heureuse et assez énergique pour marcher plusieurs heures sans risquer la crise d’angoisse.
Elle regardait autour d’elle et eut un étrange sourire en mesurant des yeux les plaines des trois moulins. Elle marcha jusqu’à arriver à leurs pieds à moitié dans l’eau, ses pas crissaient dans l’herbe recouvert de givre. Les ruisseaux étaient particulièrement froids cette année, songeait-elle alors qu’elle s’asseyait dos contre les pierres blanches de froid, le regard posé sur de petites lames de gel qui flottaient à la surface. La clarté blanche du ciel opaque de nuage absorbait les reflets de l’eau, l’odeur forte du lierre, du fond vaseux de la rivière, les pétillements de l’eau jetaient de petits bruits secs dans la brise fra?che du début d’hiver. Elle se demandait si Pluton mangeait à sa faim.
Elle ne s’était pas sentie prête à le revoir avant, et maintenant que son humeur le permettait, elle était partie à sa recherche. Son nez se retroussa dans une grimace douloureuse lorsqu’elle plongea ses mains transient dans les poches fourrées de son par-dessus. Il n’avait pas laissé ses urines ici et là comme il le faisait autrefois, elle était donc au point mort. Forcément, le ciel de ce jour était d’un aplat parfait de gris, il n’aurait donc pas à se protéger du soleil. Sa sueur qui teinte les rivières de rouges l'aurait rendu plus simple à pister. Enfin, elle comprenait son comportement, et elle savait d’avance qu’elle aurait à se faire pardonner. A commencer par lui donner tous les galets gris qu’elle avait pu récolter ces derniers mois.
Elle se leva finalement, et longea la rivière cendrée vers le nord. étonnement, elle n’avait plus peur des rivières, depuis qu’elle avait compris que la chose qu’elle avait senti chez Rhode était le plus probablement le Hors-lieu.
Elle regardait machinalement le fond de la rivière claire, ses yeux fouillant une brillance anormale au fond. Le cours d’eau serpentait entre les pierres et s’amincissait peu à peu, se brisant en petites cascades d’escalier dont l’eau glissait dans un bruit clair. L’air portait une odeur mentholée, celle des terriers de Loirne, fra?che et presque piquante. Elle la respirait encore lorsqu’elle aper?ut, à quelques centimètres du courant, une flaque sombre au milieu d’une herbe piétinée. La trace était récente, et appartenait sans aucun doute à un Sangrivière.
Elle s’immobilisa aussit?t. Son regard balaya lentement les alentours. Le monde continuait pourtant de vivre : des oiseaux s’interpellaient dans les branches, un poisson fouetta la surface de l’eau dans une éclaboussure brève, les insectes qui n’hibernaient pas encore vibraient à ses pieds. Le froid caressait son visage, br?lait doucement ses narines, asséchait ses yeux.
Son pouce glissa machinalement sur le pansement de son moignon, les yeux fixes. à vingt mètres, Pluton la jaugeait. Son museau était hérissé de longs poils sombres encore mouillés, son corps tendu comme s’il était prêt à se dissoudre dans le paysage. Elle ne bougea pas. Il ne s’agirait pas de faire les mêmes erreurs que lors de sa dernière rencontre avec lui, de l’élan irréfléchi avec lequel elle s’était jetée pour l’enlacer. Si elle bougeait maintenant, il détalerait aussit?t, et le retrouver ensuite serait une vraie plaie.
Pluton s’agita. Il leva la tête, la baissa, tourna la croupe, revint à sa position initiale, avan?a de biais en crabe, puis recommen?a. Il était définitivement nerveux.
— Pluton. Pardonne moi.
Il ne pourrait pas comprendre le poids de ses mots, la sincérité pure dont elle faisait preuve. Elle espérait seulement qu’il capte assez de ses émotions dans l’air pour le deviner de lui-même. Vu le chantier des siennes, rien n'était moins s?r.
— Pardonne-moi pour t’avoir laissé seul si longtemps…
Pluton beugla soudainement d’une force démesurée. Le son la frappa en plein corps, et la fit sursauter. Jamais elle ne l’avait entendu produire un tel son.
Les Thalipèdes n’en produisent d’ailleurs presque jamais, de petits couinements lorsqu’ils rêvent, lorsqu’ils ont trop mal pour le cacher. Ils peuvent produire des sons plus puissants lors de la période de reproduction, notamment et surtout les males qui ont décidé de vivre en solitaire. Mais absolument jamais de cette manière. Un nouveau son froissa l’air, large, brutal, roulant dans sa poitrine et écrasant l’air, quelque chose qui rappelait vaguement le brame d’un élan en rut, mais en plus grave, presque déformé. Le paysage sembla se figer autour d’eux.
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Elle ne pronon?a pas un mot de plus. L’incrédulité se fit rapidement remplacée par l'inquiétude qui raidit chacun de ses muscles et serra sa gorge. Quelque chose n’allait pas. Les yeux de Pimprenelle balayaient son ami, à la recherche d’une explication, d’une traduction possible. Il lui envoyait un message fort et elle n’arrivait pas à en saisir le sens. Sa respiration se fit plus bruyante avant qu’il ne lache un troisième cri rauque et puissant qui la fit tressaillir de nouveau. Est ce qu’il la chassait ?
Ses muscles se gorgèrent d’oxygène sans qu’elle le décide. Elle recula, puis se détourna, reprenant lentement le chemin par lequel elle était venue. Elle n’osa pas se retourner. Derrière elle, Pluton ne bougeait plus. Il ne la suivait pas. Le froid picotait le bout de son nez, et ses yeux br?laient dans l'air hivernal.
Il a besoin de temps. Cette pensée-là avait un go?t amer, et elle s’imposa à elle comme une tentative de calme.
à sa droite, la forêt s’épaississait. Les arbres formaient un mur sombre, dépouillé de feuilles, dont les branches nues semblaient se tendre vers elle. Dès qu’un sentier de cerf se dessina entre les troncs, elle s’y engouffra, laissant derrière elle la rivière et Pluton. Sous les arbres, la morsure du vent des plaines s'amenuisaient, les feuilles givrées craquaient doucement sous ses pas. Elle avan?ait vite, au même rythme que ses pensées.
Elle suivit le mince sentier jusqu’à ce qu’il s’ouvre sur une petite clairière parsemée des corolles pales de perce-neiges sur la terre sombre. Des ruines s’éparpillaient sur toute la zone : les pierres effondrées d’un ancien dolmen mangé de lichen et de lierre, que le temps avait affaissé et couché les unes contre les autres. Elle traversa les vestiges, poussa une petite porte rongée par les mites et les plantes grimpantes, puis tourna derrière un pan de mur qui dissimulait l’entrée d’un autre dolmen plus récent, encastré dans le sol. Trois marches grossières s’y enfon?aient. Elle les descendit et se glissa à l’intérieur par une porte basse et large, le dos courbé.
La lumière était claire, presque vibrante à l’intérieur. Elle filtrait à travers de grandes toiles de papier de riz rigidifié. L’extérieur disparaissait entièrement derrière les ruines, mais ces surfaces captaient la clarté du jour et la diffusaient doucement, comme si le lieu respirait la lumière. C’était le logis où elle entassait le plus d’objet, celui qu’elle et Pluton préférait.
à l’intérieur, aucun murs n’étaient laissés nus. Pimprenelle les avaient elle même recouvert de terre d’Ombre, un pigment qui se déclinait avec des teintes ocres allant du jaune profond au brun chaud, en passant par de jolis reflets de cuivre. Des Dr?les plus audacieux ou fantasques avaient peint quelques motifs de terre verte, d’un beau pigment aux couleurs de feuille, et même de bleu. Ce dernier, hélas, ne résistait guère?: la couleur se délavait, palissait, et bient?t il ne restait qu’un voile terne, comme un souvenir d’océan. Elle entrait dans le petit salon rond, un lourd tapis brodé de fleurs colorées ornait le parquet d’acacia légèrement abimé. Elle ?ta son manteau épais, le posa sur un coffre bas, puis s’approcha de la cheminée. Elle était encastrée dans le mur, sa forme évoquait une tête de crapaud, massive et ancienne, sans traits superflus, plus suggérée que détaillée. Elle tenait dans sa large bouche ouverte, les cendres encore tièdes d’un feu récent. Pimprenelle les remua avec une baguette de métal. Un souffle chaud en monta aussit?t, et ses muscles se détendirent légèrement. Elle glissa deux pommes de pin au fond de l’atre et craqua une allumette. La flamme prit, hésitante d’abord, puis plus franche, jetant des lueurs orangées sur les murs.
Le dolmen retrouva son souffle.
Les jours passèrent ainsi, sans rupture nette, comme s’ils s’étaient contentés de glisser les uns sur les autres. Pimprenelle reprit ses habitudes avec lenteur, ménageant ses forces, se levant tard, sortant peu, revenant vite au dolmen dont la chaleur lui semblait désormais plus nécessaire qu’agréable.
Elle ne se sentait pas bien. La sensation n’était pas franche, ni brutale. Plut?t un malaise diffus, une fatigue poisseuse qui alourdissait ses membres et engourdissait sa pensée. Lorsqu’elle se réveillait au c?ur de la nuit, la bouche amère, le corps secoué de nausées, la tête remplie d’images floues, c’était le traumatisme qui n’avait pas besoin de forme pour agir. Les jours où elle dormait jusqu’à l’après-midi, elle souriait presque à cette paix revenue. Le Décaméron l’avait vidé d'elle-même. La cité avait exigé d’elle une vigilance constante, une attention tendue à l’extrême, et le corps, maintenant qu’il n’y était plus contraint, se permettait enfin de s’effondrer. Ce n’était pas une faiblesse, mais un retour à l’équilibre.
Pluton, lui aussi, occupait une place grandissante dans cette fatigue. à mesure que les jours passaient, elle sentait sa présence à l’entrée des dolmens, dissimulée entre les arbres. Il lui semblait de plus en plus anxieux, effrayé par elle ou par quelque chose chez elle. Elle avait d’abord prit ses étranges comportements comme une fa?on pour lui de la punir, de lui montrer que lui aussi avait souffert et qu’il lui en voulait. Mais cette hypothèse s'était vite évanoui à mesure que les jours avan?aient, que ses comportements ne faiblissaient pas, semblaient même s’accentuer avec le temps. Dorénavant, il s’approchait d’assez proche pour qu’elle puisse voir ses muscles tremblés, ses pupilles rondes, ses naseaux dilatés comme s’il sentait une odeur de corruption dans l’air. Il la troublait, non pas à cause de ce qu’elle provoquait chez lui, mais à cause de ce que Pluton percevait d’elle qu’elle ne percevait pas. Les animaux ne souffraient pas d’une peur sans cause, et sa détresse témoignait d’un danger invisible, qui semblait se rapprocher à chaque pas. Cette inquiétude diffuse, cette attention constante qu’elle lui portait, l’épuisait plus s?rement que la marche ou le froid. Elle se surprenait à tendre l’oreille sans cesse, à écouter la forêt comme elle écouterait un malade respirer dans la pièce voisine.
Ce matin-là, un petit tas de pommes pourries jusqu'au champignon l’attendait au devant de sa porte d’entrée. Elle resta un moment là, la machoire tendue et les doigts durcies, devant le monticule nauséabond. Du jus marron s’en échappait et venait se coller à ses semelles. Ses yeux cherchèrent en vain Pluton, mais les traces au sol lui laissaient peu de doute. Elle inspira profondément avant d'enjamber la pile, de l’ignorer, et de traverser la clairière, un sac en bandoulière rempli de curiosité au creux de son dos.
C’est aux alentours du plus gros point de confluence des rivières parcourant ces monts sauvages qu’elle vit son ami, dressé sur les berges du cours d’eau affluent. Il était rare qu’il s'approche autant de Chantoiseau. Lorsqu’elle traversa le petit pont pour rejoindre le halage qui bordait le village, ses oreilles claquèrent à ses mugissements bruyants. Elle ne le regarda pas malgré sa tension, l’ignorant lui aussi. Il continuait de vrombir, ses cris se heurtant au bruit des eaux, jusqu’à ce qu’elle pénètre le village.
Comme à l’accoutumée, l’antiquaire et l’artisane de bijoux furent les premiers à la remarquer. Clébert au bout de la rue lui fit un timide geste de la main, le dos droit, ses épaisses binocles rondes remontées au plus haut de son nez. Le gros matou calico de la fabricante qui dormait sur une chaise à bascule, tendit les oreilles, s’ébroua et sauta de l’assise pour frotter sa frimousse ronde contre les chaussettes de Pimprenelle. Un couple qu’elle ne connaissait pas attendait devant le perron ouvert, discutant des pierreries des vitrines.
— Oh, par les étoiles ! Ce serait la petite Pimp, ou aurais-je la berlue ? ?a faisait bien des mois que nous n’avions plus de nouvelles. Regarde, Clébert en est même sorti de son bazar, on s’est inquiété ! Pimp, viens ici, laisse cette chatte.
— Je suis tout autant heureuse d’être de retour. Je t’ai apporté quelques bricoles de mes réserves pour me réapprovisionner… Je n’ai plus rien, tu comprends.
— Ah, oui, oui ! Entre, viens là que j’y vois quelque chose.
D’un geste elle balaya les deux curieux devant les vitrines, comme s’ils prenaient trop de place, puis se retourna vers la Dr?le, les bras croisés sur la poitrine.
— Pattes de gr?le, je vois ton regard, ne dis rien sur mon apparence, je sais que j’ai mauvaise mine.
Elle lui fit une moue contestataire, avant que son regard n’aille se poser derrière elle.
— Si tu veux entrer, fait le plus franchement Clébert. On te soup?onnerait presque d'être un voleur. Dis donc Pimprenelle, si c’est une ruse pour te camoufler, elle est convaincante. Tu sens le cadavre.
— Bonjour Clébert, je montrais justement quelques objets de mes réserves à Pattes de gr?le, répondit-elle, ignorant ostensiblement la remarque de l’artisane.
Clébert réajusta ses lunettes dans un geste nerveux et s’approcha, ses petits yeux étrécis par les verres fixaient la main estropiée de Pimprenelle. Pattes de gr?le mit elle aussi ses loupes et ils prirent ensuite un bon moment à examiner les objets de diverses origines et valeurs étalés sur le comptoir. Pimprenelle prit le temps de finir ses courses au village, sans saluer personne d’autre.

