XXXIV
La grande tour que Gauthier leur avait décrite se dessinait enfin entre les bosquets, massive et sombre, que la forêt n’arrivait pas à dissimuler. De hauts murs crénelés ceignaient l’enceinte, rongés par les siècles, percés ?à et là de meurtrières aujourd’hui murées. Cet ancien observatoire avait été apparemment réaffecté par la Couronne il y a quelques années, pour y placer un des plus importants domaines administratif de la Haute commission scientifique.
Gauthier avan?ait d’un pas peu assuré mais prudent, et elle le suivait presque joyeusement, surprise de la minutie avec laquelle il semblait appliquer les consignes de Claironde. Ils avaient quitté les routes depuis un moment déjà, progressant dans un sous-bois dense où les hautes fougères étouffaient les pas. à cette distance de la voie principale, Pimprenelle lui avait assuré que personne ne passerait par hasard.
Pluton avait d? comprendre les enjeux de leur venue à Gran d’une fa?on ou d’une autre : il avan?ait silencieusement aux devant du groupe en position d’éclaireur.
— Je n’ai pas d? bien comprendre ce que tu avais en tête, Gauthier, murmura Pimprenelle. Pourquoi ne pas nous être renseignés directement à Gran ?
— C’est précisément ce que j’ai fait hier soir. Et je peux t’assurer qu’ils ne savent rien du Marché. J’ajouterai même qu’ils ne veulent rien savoir, ils ont l’air d'être bien loin de la cité scientifique. Ils ne se sont pas gênés pour rire de moi lorsque je leur ai parlé des prêts-brevets. A peine savait-il ce qu’était un brevet !
— L’école n’est pas très adaptée, il faut dire…
— Certes. Mais dans un pays fondé sur la science, ignorer ce qu’est un brevet, c’est assez gros.
Elle le regarda de biais. Gauthier parlait autrement, avec plus de netteté, presque de mordant. Le voir changer d’attitude à mesure qu’il était avec elle l’amusait.
— Pimprenelle ?
— Oui.
— Tu sais ce qu’est un brevet ?
— Je l’ai su en arrivant à la cité.
— Pas avant ?
— Non.
Il ralentit.
— Pour revenir à ma question d’origine, continua Pimprenelle, je ne suis pas certaine que nous présenter directement à la Commission soit très avisé. S’ils découvrent qui nous sommes…
— Les prêts-brevets adorent qu’on leur ressemble, la coupa-t-il doucement. Claironde m’a expliqué comment les aborder. Pour peu qu’on se montre admiratif de leur métier si difficile, et si important pour le pays… Ils nous mangeraient presque dans la main.
— Je ne jouerai pas la comédie, Gauthier !
— Tu n’auras pas à le faire. Je suis Mimopte. Contente-toi d'ouvrir grand les yeux et les oreilles.
Elle opina faiblement de la tête, dans une moue contrariée.
— Nous cherchons des informations sur un objet du Marché…, dit-elle en réfléchissant tout haut. Je ne comprends toujours pas ce que la Haute Commission viendrait faire là-dedans. Et il fallut que ce soit une créature de légendes…
— Excuse-moi, est ce que c’est normal ce qu’est en train de faire Pluton ? chuchota Gauthier, le doigt pointé vers le Thalipède.
— Qu’est-ce que… Non.
Pluton s’était figé d’un coup, en avant du groupe, l’encolure raide, les vibrisses frémissantes. Pimprenelle comprit avant même de réfléchir. Elle se laissa tomber à plat ventre dans les hautes fougères, le souffle coupé, le corps collé au sol humide.
— à terre, souffla-t-elle.
Gauthier mit une fraction de seconde de trop à réagir. Elle tira brusquement sur sa botte. Il eut juste le temps de s’accroupir maladroitement, quand une silhouette se tourna vers eux.
— Bonjour ? appela une voix.
Dissimulée par les hautes fougères, Pimprenelle s’effor?a de ralentir sa respiration, de contenir son odeur, d’ancrer ses pensées. Gauthier se redressa aussit?t, d’un bond un peu raide, rouge jusqu’aux oreilles. Il enjamba Pimprenelle sans la regarder et se découvrit franchement.
— Bonjour ! répondit-il le plus assuré qu’il puisse.
L’homme s’approcha de quelques pas, suffisamment pour que Pimprenelle, puisse le détailler.
— Vous êtes seul ? demanda-t-il avec une courtoisie mesurée. Je peux vous aider ?
Son uniforme portait les couleurs royales. Aux manchettes brillait l’écusson de la Haute Commission, surmonté de celui, doré, des prêts-brevets. Son habit était chargé jusqu’aux chevilles, de marques, de distinctions dont seuls les initiés pouvaient lire le sens.
— Oui… enfin, oui, répondit Gauthier avec un sourire aussit?t composé. C’est Claironde qui m’envoie. Pour me former sur votre métier. Vous savez, elle me répète que le travail des prêts-brevets est presque aussi crucial que l’écriture même d’un papier ! Donc, hum, voilà. Je cherchais à vous rencontrer. Pour… vous posez des questions.
Tout en parlant, il se dépla?a naturellement, avec une discrétion étudiée, de fa?on à placer l’homme dos à Pimprenelle. Il était si proche d’elle désormais qu’elle distinguait les coutures serrées de son pantalon au-dessus des bottines d’équitation.
— Ah, Claironde ! Mais bien s?r, bien s?r. Je vous écoute.
— Pardon ?
— Et bien, de quoi avez-vous besoin ?
— Et bien, de réponse.
— Oui, je veux dire, de réponse à quelles questions ? Je vous écoute.
— Je ne voudrais pas vous importuner, monsieur ! Votre temps est plus précieux que le mien. Nous aurons sans doute l’occasion de nous recroiser. Je me dirigeais justement vers le poste.
L’homme regarda autour de lui, comme pour vérifier que Gauthier n’était pas accompagné. Pimprenelle ne s’autorisa une respiration qu’une fois certaine que son attention s’était reportée sur son ami.
— Comment êtes vous arrivé ici ? reprit-il.
— Hum, par ici, répondit Gauthier en pointant vaguement une direction.
— Vous vous êtes perdu ?
Gauthier éclata d’un petit rire semblant détendu.
— Non, non. C’est Claironde qui m’a montré ce… raccourci. Par la forêt.
L’attention de la Dr?le se porta sur une petite armoirie gravée d’une tête de mule géante rayée à sa cheville. Elle était si proche, si elle tendait le bras elle pourrait presque…
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— Ah. Je vois, répondit l’inconnu, une ride creusée entre ses sourcils.
— Vous alliez quelque part ? Je ne voudrais pas vous retarder, ajouta Gauthier avec une inquiétude affable.
La politesse accordée à cette question indiscrète sembla perturber le soup?onneux, si bien qu’il mit un temps avant de répondre. Pimprenelle avan?a la main, vers l’écusson.
— Je m’en allais retrouver mes collègues, nous partons pour affaires.
— Oh ! Votre métier est passionnant. Vous partez loin, alors ?
— Oui. Je suis assez pressé, vous voyez, je…
Elle referma ses doigts sur la petite plaque ronde, pin?a l’épingle.
— Bien s?r, bien s?r ! Vous êtes quelqu’un de très occupé, conclut Gauthier avec un rire bref. Enchanté de vous avoir rencontré. Au plaisir de discuter dans un cadre plus propice.
— Si vous restez dans la région, je repasserai d’ici une semaine, répondit l’homme en se redressant. L’accueil prend les rendez-vous. C’est toujours agréable de rencontrer un jeune chercheur patriote qui comprend l’importance d’une communication rigoureuse. Au revoir… ?
— Gauthier. Et… ?
— Cyrnope.
— Bien s?r, merci ! Bonne journée, monsieur Cyrnope.
L’aiguille glissa hors du tissu quand l’homme s’éloigna d’un pas remarquablement à l’aise/convaincu.
Après un moment sans bruit, Pimprenelle se redressa enfin et rejoignit Gauthier et Pluton en trottinant.
— Gauthier !
Un large sourire s’affichait sur son visage.
— Gauthier, par les étoiles, je crois qu’il t’a adoré ! Tu avais l’air ma?tre de la situation, alors que tu sortais de derrière les fougères ! Ha ha ! Il est reparti sans poser de questions, éclata Pimprenelle, la tension redescendue.
— On devrait le suivre, répondit le Mimopte, encore sérieux, la voix imprégnée de ce ton mondain. S’il part en voyage d’affaires, c’est peut-être une piste.
— Nous n’avons pas assez d’informations. Il n’est pas nécessairement lié au Marché.
Il jeta un regard vers la tour.
— Alors… on continue ?
Elle hocha la tête.
L’entrée principale, autrefois monumentale, avait été condamnée ; on n’y accédait plus que par une porte secondaire en bois, laissée ouverte. Pluton était partie à la rivière la plus proche depuis un moment quand les deux amis s’engouffrèrent dans la vaste entrée, donnant sur un guichet tenu par un petit monsieur vermillon.
Gauthier fit un signe rapide à Pimprenelle de rester là, alors qu’il s'avan?ait au comptoir de l'accueil. Pimprenelle les observait discuter, jouant de ses doigts la petite insigne à tête de mule. Les lieux semblaient trop grands pour le nombre de prêts-brevets qu’elle voyait de temps en temps passer. L'atmosphère ressemblait plus qu’elle n’aurait cru à la cité scientifique de Luthérel. Le petit homme gloussa, ses épaules sautillantes et ses mentons décuplés, Gauthier se pencha, un coude sur le comptoir dans une position que Pimprenelle interpréterait comme du flirt. Quelques courbettes plus tard, Gauthier revint un grand sourire dragueur encore sur le visage, et accompagna poliment Pimprenelle à sortir du batiment.
— Alors ? demanda-t-elle. Il ne t’a donné aucun nom ?
— éloignons-nous, murmura-t-il.
Elle remarqua son odeur légèrement changée. Une odeur qui lui rappela celle de Rhode à l’opéra, ou au Décaméron, après qu’elle eut bu ce verre de Lethée. Est-ce que cette nuit-là, son regard fuyait parce qu’il savait ce qu’il avait fait ? Après quelques pas silencieux, Gauthier l’a retourna face à lui.
— Cyrnope. L’homme que nous avons croisé.
— Qu’est ce que tu lui as demandé exactement, Gauthier ? répondit Pimprenelle, qui dut faire un effort pour s’arracher à ses pensées.
— Un spécialiste des affaires du Marché. Je n’ai pas changé de méthode. Je me suis présenté comme un thésard admiratif de leur travail. ?a a suffi.
— Un spécialiste des affaires du marché ? Je ne savais même pas qu’une telle profession existait.
— Quoi qu’il en soit, il est parti. Nous l’avons raté. Je ne sais même pas ce que je vais dire à Clair…
— C’est de ma faute. Je t’ai mal conseillé, l'interrompit-elle, les sourcils tirés. On aurait d? le suivre.
— Nous n’avons aucun moyen de le retrouver ? Il n’est pas si loin.
— Il allait sans doute trouver des mules à Gran.
— Il pourrait très bien faire la route à pied, les mules de Gran n'iraient jamais au-delà de leur territoire. Et je doute qu’il s’étende plus loin que Chantoiseau, argumenta Gauthier.
— Il a peut-être ses propres mules à Gran. Vu l'emblème, j’imagine qu’il est cavalier.
— L'emblème ?
— Là, cet emblème. Il était sur sa cheville, je l’ai pris… par réflexe.
— Fait voir ? Et, tu ne pourrais pas retrouver sa trace avec ?a ?
— Par l’odeur tu veux dire ? Ha ha ! Est-ce que tu me prends pour un Ventru, Gauthier ? J’en suis incapable. Mais peut-être que Pluton, lui, le peut. Ou est il d’ailleurs ?
Les deux pivotèrent en même temps dans une direction, et Gauthier imita la Dr?le que se mettait à renifler les buissons.
— Gauthier, suis moi.
Elle ne prit pas le risque de l’appeler, même cette manière aurait permis de le retrouver bien plus rapidement. Elle suivit les traces d’urines discrètes qu’il avait laissées, espacées, jusqu’à un minuscule lac à moins d’un kilomètre de là.
— Pluton ! Viens nous aider.
Il était occupé à manger entre ses pattes un petit rongeur d’eau, ses courtes oreilles en arrière, peu enclin à la discussion.
— Est ce que je me rapproche aussi, Pimprenelle ?
Elle ne lui répondit pas.
— C’est important, insista Pimprenelle. Plus important que ton repas, même si tu ne me crois pas. On cherche un humain.
Elle lui montra l’écusson. Le Sangrivière ne leva pas la tête, sa langue léchant ses babines. Pimprenelle souffla longuement.
— Il ne changera pas d’avis, soupira-t-elle une seconde fois. Et il va pleuvoir. L’air est déjà trop chargé, ?a effacera les odeurs.
— Il n’y a pas un nuage.
— Tu ne sens pas l’air ? Il est si chargé d’humidité que je l’ai senti déjà la nuit dernière.
Le visage du Mimopte était grave, et ses yeux la fixaient dans une moue propre aux Dr?les.
— Tu n’as pas l'air de vouloir abandonner, dit-elle.
— Tu n’es pas une Ventrue, mais tu pourrais quand même essayer de sentir ?
Elle inspira.
— Il faut retourner à la forêt, là où nous l’avons vu pour la dernière fois.
— Ce n’est pas si loin. Tu n’appelles pas Pluton ?
Elle ne répondit pas, mais Pluton se leva un instant plus tard, et les suivit jusqu’au c?ur de la forêt, ou ils reprirent la piste. Pimprenelle huma l’écusson, le sol, les recoins, avan?ant à bon rythme. à Gran, la trace se brouilla. Les allers-retours se multiplièrent. Finalement, elle suivit l’odeur des mules. L’air s'alourdissait encore, et Pimprenelle se mit à trottiner, ce qui allait d'autant plus altérer la finesse de son odorat. Mais la vitesse à ce stade, était plus importante que la piste qu’elle avait de toute évidence déjà perdue. Elle suivait les crottins, et les traces de sabots légèrement imprégnées dans le sol dur.
— Pimprenelle ! Attends !
Gauthier haletait à quelques mètres derrière elle.
— Pluton prend l’autre direction.
Elle l’appela à plusieurs reprises, ce qui le fit sourire de son affreuse grimace, comme s’il se réjouissait déjà de la contrariété qu’il causait.
— Tu te moques de moi ? Je n’effectue pas assez bien cette traque à ton go?t ? lan?a-t-elle en faisant demi-tour dans sa direction.
Il jetait son encolure de haut en bas comme pour l’enfoncer davantage de s'être trompé de route.
— On ira là où je le décide, grogna-t-elle. Tu n’as même pas voulu sentir l’écusson. Tu n’as donc pas ton mot à dire.
Le Thalipède tourna lentement la croupe, sans se presser, puis reprit son trot tranquille dans la direction qu’il avait choisie, l’air parfaitement s?r de lui.
— Tu ne m’en voudras pas, mais je vais le suivre, ajouta Gauthier.
Pluton n’avait eu aucune intention d’aider. La traque humaine ne l’intéressait pas, et l’agitation de Pimprenelle encore moins. Il avait ignoré l’écusson, et choisi sa direction par pur caprice. C’est la voir s’obstiner, humer l’air et se tromper, qui avait éveillé en lui une forme d’irritation, ou de rivalité. Il ralentit, s’arrêta, renifla longuement, puis repartit avec une assurance théatrale, comme s’il venait de décider que l’affaire méritait enfin son attention.
à mesure qu’ils s’éloignaient de Gran, les premières gouttes tombaient. Le ciel s’assombrissait, et chaque minute comptait. Pimprenelle ne sentait plus rien depuis longtemps, mais jouait à celle convaincue d'être le meilleur pisteur, espérant voir Pluton continuer d'être pleinement investi.
Lorsque les premières lumières apparurent au loin, la piste se resserra brutalement. Ils arrivèrent à la lisière d’une petite ville, où un groupe de cavaliers avait fait halte pour le d?ner. Des mules attachées, des manteaux humides, et parmi eux, un uniforme aux couleurs royales.

