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7. Le bassin des lianes

  Bien que Terion s’inquiétat, il demeura immobile un moment devant la porte close. La peur montait en lui comme une marée froide, mais il la laissait pulser dans son sang. Elle faisait partie du monde. Elle avait toujours fait partie de son monde…

  Depuis son entrée au service de la Maison, il avait appris à vivre dans un interstice. Illédrias parmi des peuples plus rapides, plus forts, plus durables que le sien, il avait choisi la discrétion comme les Protecteurs choisissent leur arme, par nécessité. Ce n’était pas toujours aisé, compte tenu de sa légendaire maladresse. Après le massacre des siens ordonné par le Darrarch, cette discrétion était devenue une seconde peau. Il ne servait plus par idéal, mais par loyauté contrainte.

  Sa seule fierté était de travailler aux c?tés d’Annael. Le Premier Shorghbrachk avait beau être l'exécutant du Darrarch, il avait gardé une qualité que ses pairs avaient égarée : une certaine empathie, là où les quatre autres Shorghbrachks avaient embrassé à bras-le-corps la philosophie du Darrarch.

  Deux fois déjà, il avait religieusement actionné le sangk. Le petit mécanisme avait répondu de cet horrible cliquetis qui ne manquait jamais de le faire grimacer, même s’il en prenait toujours un grand soin. On disait que ces instruments avaient été con?us selon une vieille connaissance, offerte par les Grands Anciens eux-mêmes, et adaptés spécifiquement à la nature particulière des Valindra?s, comme une clef épouse sa serrure.

  La stase n’était pas un simple sommeil : elle était un retrait. Un glissement vers une profondeur intérieure qui reconnectait l’ame à la structure du corps.

  Un état dont Annael ne se réveillait pas.

  Terion essuya ses paumes sur sa tunique humide. Il n’aimait pas troubler la stase.

  Il n’aimait pas davantage les risques qu’Annael prenait à faire attendre le Darrarch.

  Il actionna le sangk une troisième fois. Cette fois, sans bruit intérieur. Il ne priait pas souvent avec des mots, puisque les Grands Anciens n’étaient pas pour lui des puissances à flatter, mais des présences vastes, lentes, attentives. Il pensait à eux comme on pense à l’infini, non pour obtenir une réponse, mais pour se rappeler sa place. Pourtant, en cet osse?s, il espérait un signe...

  Le déclic résonna sous la vo?te ogivale. Toujours rien.

  Il ouvrit la porte.

  La vapeur le re?ut dans une lumière dorée, presque paisible, alors que les linims, derrière leur verre fleuri, tamisaient l’espace d’un éclat cuivré. Au centre, le bassin végétal reposait dans son écrin de lianes immergées.

  Cette image de tranquillité se brisa sur sa pupille aussi vite qu’elle lui parvint, tandis qu’une onde de choc le fauchait. L’eau ne reposait pas. Elle s’étirait en fines ondes concentriques, frémissant sous la vibration sourde du corps d’Annael, si basse qu’elle entra?nait tout sur son passage, même lui, faisant vibrer jusqu’à la moelle de ses os et trembler ses dents dans ses gencives.

  — Em… Annael ? murmura-t-il difficilement.

  Sa voix ne porta pas loin.

  Il se déchaussa machinalement et entra, ignorant la fra?cheur du zellige sous la plante de ses pieds. Du corps immergé ne dépassaient que le visage et une épaule, auréolés par les longs cheveux noirs qui dessinaient une noirceur mouvante, semblant se refermer lentement sur lui.

  Terion savait qu’il n’avait plus le choix, même si l’hésitation le retenait encore. Il connaissait les réflexes des Valindra?s, leur vitesse, leur violence au sortir de la stase. Il connaissait aussi l’aversion profonde d’Annael pour les contacts physiques.

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  Il osa un regard vers son flanc, laissant échapper un soupir en voyant que la blessure n’était plus qu’une cicatrice ancienne. Annael avait au moins réparé son corps.

  Il sera le sangk dans sa main gauche, tandis que l’autre se tendait vers la chair à découvert. Sa main tremblait tant qu’il doutait de parvenir à la poser sur l’épaule.

  Quand la pulpe de ses doigts rencontra la peau br?lante, la réaction fut immédiate, instinctive.

  La main d’Annael se referma sur son poignet, et Terion entendit l’os céder avant même de sentir la douleur. Quand elle remonta le long de son bras, un hurlement se bloqua dans sa gorge. Son dos rencontra le mur et l’air se bloqua dans sa poitrine. La poigne se referma sur sa gorge, et ses orteils griffèrent le vide.

  Dans le brouillard asphyxiant, Terion leva sa main valide, dans un dérisoire signe de paix.

  Annael émit un son grave, indistinct, et Terion fixa ses yeux.

  Pendant un instant, tout disparut.

  Le bleu et le mauve avaient laissé place à un vert parsemé d’éclats d’or.

  Quelque chose regardait à travers Annael.

  Terion sentit un frisson plus profond que la peur.

  Puis la surprise atteignit enfin Annael, et sa prise se relacha. Terion s'effondra au sol, pressant son poignet blessé contre sa poitrine douloureuse. Annael recula, se pin?ant l’arête du nez cherchant à rassembler ses pensées, tandis que l’eau gouttait de ses

  — Je suis désolé, Terion.

  Terion ne répondit pas. Il attendait que le vert se dissolve. Que le regard disparaisse. Qu’Annael revienne.

  Terion connaissait la stase, les dérèglements du sang, la Folie, les contrecoups. Tout cela appartenait au monde explicable.

  Pas ce regard.

  Il chercha en lui et dans ses terryln un savoir, un souvenir, une correspondance dans les chroniques à sa portée. Rien ne vint. Aucune analogie rassurante. Aucune mémoire qui pourrait s’en approcher.

  Alors il fit ce qu’il faisait toujours quand la compréhension se dérobait : il élargit le cadre.

  Les Grands Anciens contr?laient encore leur monde. Ils étaient profondeurs et parfois, ce qui échappait à l'entendement immédiat, trouvait réponse ailleurs.

  Terion inspira.

  Il n’avait pas besoin de comprendre maintenant.

  Le temps de son acte de foi, les yeux d’Annael avaient retrouvé leurs couleurs.

  — Je suis vraiment désolé, Terion, répéta Annael en s’accroupissant devant lui.

  — Le Darrarch vous attend, croassa-t-il, la voix encore fragile.

  Il aurait pu se retirer. Il aurait pu céder à la peur.

  Mais il resta là. Face à celui qui avait malmené son corps.

  Parce que la fidélité, même blessée, était une manière pour lui de tenir son monde ensemble.

  Et parce que, quoi qu’Annael fasse, Terion le choisirait toujours.

  Le doux clapotis de l’eau apaisa peu à peu la tension dans la pièce. Terion tenta de se redresser. Après avoir échouer, il se contenta de s’adosser au mur. Il observa ses doigts, déjà gonflés, dont la couleur virait lentement.

  Annael fit un pas, s’arrêta et passa sa main dans ses cheveux humide, cherchant ses mots. Aucun ne vint.

  Terion inspira difficilement et alors seulement, il releva la tête. Annael accrocha son regard et Terion laissa y infuser toutes les émotions qui vibraient en lui. Toute sa tranquillité.

  — Je vais faire venir un Seitha, dit Annael en l’aidant à se relever.

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