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Chapitre XXI

  XXI

  L’Opéra était un lieu prodigieux. Les Bofu-bofu avaient établi leurs foyers sur le dos mouvant de ces marais depuis des siècles, dans une harmonie si parfaite avec les autres vivants que Pimprenelle peinait à croire que cela f?t possible.

  Les marais sont un ventre vivant, des lieux primordiaux où la vie bruisse, grouille et respire à chaque pouce d’eau et de boue. On disait qu’ils étaient la première matrice, les premiers nés du monde, où la vie avait jailli avant toute autre chose. Pour beaucoup, ce sont des terres sacrées d’où tout vient et où tout retourne. On disait aussi qu’ils étaient les plus proches des étoiles car ils partagent avec elles le secret de la création. Mais ce miracle a son prix. Les marais sont d’une fragilité extrême, si délicats qu’il est interdit d’y poser un pied humain. Toute la zone est interdite aux visiteurs. La moindre peau étrangère peut troubler l’équilibre, parfois de manière irréversible. Les Bofu-bofu sont la seule race qui échappe à la règle, et sont les humains les plus éloignés génétiquement, encore plus que les Dr?les, et cela en disait long.

  Damvix est le dernier rivage praticable. Au-delà, les marais deviennent des marécages s’insinuant dans les tourbières basses cachées sous les forêts d’eaux sombres et croupies. Ils avalent la lumière dans leurs gorges boueuses, et dans ce repaire, même les vers de nuit y vivent le jour. En dehors de Damvix, tout est silencieux car la décomposition est un travail cellulaire. La vie se dégrade, empeste et retourne à l’humus pourri. Les marécages sont des lieux jaloux, et n’aiment ni la pierre trop dure ni le fer, ni rien qui concerne les humains. Même s’ils n'étaient pas interdits de passage, aucun n’irait là bas, même pour y mourir.

  L’Opéra Shagal est le seul lieu ouvert, et seulement lors des représentations. L’édifice ressemblait à un dolmen gigantesque, un sanctuaire encastré dans une colline de mousse. D’immenses menhirs cerclaient l’entrée, et tout le reste semblait s'être fondu dans la terre et les arbres morts. La mousse était omniprésente, gonflée comme du velours vivant, douce et moite, laissant aux pieds une empreinte sombre qui se refermait aussit?t. L’air était humide et sentait fort. Elle se demandait comment tous ces nobles, venus des quatre coins du pays et de plus loin encore, n’en semblaient pas incommodés.

  Avant de se retrouver prise dans le vestibule du batiment, au milieu des invités qui riaient et vidaient les fl?tes de tout le lieu, Pimprenelle s’était changée dans un pavillon à quelques kilomètres de là. Elle y avait passé un long moment à maquiller ses yeux de carmin, de grenat et de pourpre — des couleurs trop riches, mais qui lui avaient mis le c?ur en fête. Elle avait entrelacé des perles et des pierres aux nattes de ses cheveux. Les vêtements, serrés et raides, l’étouffaient presque, mais elle s’en amusait : au moins, elle se sentait propre. Neuve. Jolie, même.

  Elle avait été menée en barque jusqu’à l’Opéra, et avait été séparée de Rhode depuis. Elle errait seule, occupée à, comme il disait, ? fureter ?.

  Par moment, un éclat de rire épais et bruyant fusait entre les grandes pierres. Les Bofu-bofu avaient beaucoup de qualités, mais certainement pas celle de la discrétion. S’ils n’y avaient pas d’obstacles au son, leurs rires pourraient s’entendre à des kilomètres à la ronde. Leurs voix graves résonnaient avec une profondeur telle que Pimprenelle les sentait vibrer jusque dans sa poitrine, des sons presque plus ressentis qu'entendus.

  Ils avaient un dr?le de physique, une tête plus grosse que nature, et une machoire qui pourrait manger un poulet entier sans le macher. Ils avaient un cou très large, taillés pour accueillir leurs têtes et leurs épaisses cordes vocales qui leur donnait leur timbre si particulier. Ce qui n’en fait pas moins les meilleurs chanteurs du royaume dans leur domaine, et de très loin.

  Lorsque tous les invités furent arrivés — avec ce retard propre aux grandes occasions — les portes s’ouvrirent, et la foule s’engouffra dans une salle à couper le souffle. Les murs, formés de grands menhirs couverts de mousse et de lichen, s’élevaient jusqu’à se perdre dans l’obscurité. Par endroits, un balcon de pierre s’en détachait, comme suspendu au-dessus du vide. Les sièges, eux aussi taillés dans la roche, s’étageaient en un large cercle autour de la scène creusée plus bas, où reposaient les instruments encore muets.

  Pimprenelle fut escortée jusqu’à sa place, où une plaque portait son nom. Elle s’y assit, un peu étourdie. Elle ne savait plus combien de fl?tes de liqueur rose elle avait sifflées, mais assez pour que ses pensées se fassent flottantes. Ses angoisses s’étaient émoussées, comme poncées par la douceur ambiante, et ne restait que l’excitation impatiente du spectacle à venir.

  La salle se remplissait, et la mousse sur les parois avalait le brouhaha comme un drap épais. Pimprenelle leva les yeux et aper?ut, sur un balcon latéral, le roi Thüle et Rhode. Ses yeux s'accrochèrent à lui. Elle avait déjà remarqué les grains de beauté qui parsemaient son visage, descendaient jusque dans son cou, mais ce soir et même vu de loin, ils lui semblaient former une constellation à lui seul.

  Rhode écoutait son père, répondant à demi-mot en laissant ses yeux errer sur la foule en contrebas. Leurs regards se rencontrèrent, et ce fut un choc silencieux, un heurt de comètes. Elle sentit une chaleur lui traverser la poitrine, une onde douce et irrépressible, comme quelque chose qui venait de na?tre. Elle pourrait jurer voir ses yeux lui sourirent. Finalement, il inclina la tête vers la scène, alors que les lumières s'essoufflèrent une à une, et le silence tomba sur la salle.

  Au centre de la scène, une silhouette se détacha alors: une femme, vêtue d’un tissu pale et flottant comme la brume, montait un cheval d’un blanc irréel. L’orchestre s’éveilla d’un seul corps, d’abord en frémissements, puis en vagues de cordes qui vibraient comme la peau d’un lac avant l’orage.

  Le décor s’alluma — une montagne rouge aux flancs couverts de forêts sombres — et la cantatrice entonna sa première note. Ce n’était pas une voix, mais plusieurs, tressées ensemble, profondes et claires à la fois. Une vibration légère remplit la salle, caressa les peaux, glissa sur les bras. Pimprenelle sentit tous les poils des siens se dresser, et ses yeux se remplirent naturellement de larmes.

  La voix de la Bofu-bofu chantait une histoire ancienne :

  Une jeune princesse montée d’un blanc étalon, suivait la crète de la montagne rouge au retour de sa pieuse visite aux étoiles de Sion.

  A mi-chemin, elle vit surgir des bois, un cavalier gris, qui sans doute la guettait. A son allure, elle compris qu’il voulait se saisir d’elle et l’outrager. Saisie de frayeur, elle pressa sa monture mais le félon gagnait de vitesse de allait l'atteindre. La jeune fille s’écria “O étoiles, sauvez-moi!”

  Elle s'élan?a dans le ravin profond et son cheval tomba debout sur une large pierre, ou il marqua profondément les quatre fers de ses sabots. Au même moment, la constellation dans le ciel, que la nuit tombante venait d’allumer, chuta en une poignée de poudre au-dessus de la princesse. Elle s’empara de la retombée scintillante et la jeta dans les yeux du cavalier et de sa monture qui, aveuglée, se cabra et tourna bride.

  Depuis ce soir-là, le sol de la colline brille à la nuit tombée, brille de myriades d’étoiles. Chaque année au printemps, dit le chant, la Trame descend et répand ses poussières d’os sur les toits des logis des jeunes femmes qui souhaitent ne jamais se faire leurrer par un homme mal éduqué. Le souhait se réalisera à la septième étoile retrouvée.

  Quand l’entracte vint, Pimprenelle réalisa que ses muscles étaient tendus comme des cordes. Elle n’avait pas bougé. Ses yeux étaient humides. Elle suivit la foule vers la sortie, vacillante, une fl?te de liqueur à la main pour dissimuler sa gêne.

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  C’est alors qu’elle aper?ut Rhode, qui s’approchait d’un pas tranquille, entouré de trois silhouettes. La lumière ondulait sur l’un comme un serpent vivant et cela ne pouvait être qu’une seule personne.

  — Pimprenelle ! s’écria Rhode. Comment as-tu trouvé la première partie ?

  Le sourire de Pimprenelle se figea. Les trois hommes étaient déjà sur elle avant qu’elle ne trouve une réponse.

  — Bonsoir messieurs, Alone, Rhode, dit-elle en s'effor?ant de marcher droit malgré la raideur de ses jambes.

  — Pimprenelle, salua Alone d’une voix monotone, et polie à l’excès.

  — Mademoiselle, je suis Phé Mellièze. Avant que vous ne demandiez, oui, de la grande famille Mellièze, ajouta-t-il aussit?t, le ton mielleux. Et voici monsieur Gormiton de Lomonde.

  — Du lac ? demanda-t-elle, les yeux fixés dans les siens.

  — Oui, du lac, jeune fille, mais ne coupez plus, fit Gormiton en se redressant de toute sa petitesse.

  Pimprenelle s’inclina avec nonchalance devant les deux messieurs, tout en les examinant.

  Phé Mellièze, grand, d’une beauté travaillée, trop belle pour être honnête. Le genre de visage qu’on forge à coups de privilèges. ?a ne l’étonnait pas plus que ?a, il venait de la plus grande famille du royaume. Gormiton à ses c?tés, court et ventripotent, un Homarre au teint luisant, un verre de liqueur en équilibre entre deux doigts paresseux. Il bougeait lentement — ces gens dont les cellules sont trop occupées à les rendre immortel pour qu’il se presse de quoi que ce soit.

  Rhode, lui, contrastait avec eux. Sa tenue sobre rehaussait sa prestance, et le trait de kh?l qui ourlait ses yeux les faisait para?tre presque verts sous la lumière mouvante.

  Son regard se posa sur Pimprenelle. Il y eut dans cette ?illade quelque chose d’insistant, quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Comme… une supplique ?

  — Votre conférence était fort remarquable, si l'on en croit les bruits de couloirs, lan?a Gormiton.

  Ils étaient visiblement en train de l’ignorer, et elle d? se concentrer pour savoir de quoi ils parlaient. La conférence de Rhode à Bel-cèem? Phé se tourna vers Rhode avec un sourire faussement aimable.

  — Mon prince, vous devriez songer à ménager davantage vos apparitions. Le peuple, lui, a la mémoire courte, mais le regard long. Et quand un héritier se perd en voyages, loin du tr?ne, on commence à dire que la couronne lui pèse déjà.

  Elle n’était pas à l’aise dans cette discussion, si elle était bien dedans. Elle sentit alors les doigts de Rhode fr?ler contre le dos de sa main. Un geste furtif presque accidentel, puis plus assuré, plus volontaire. Ses doigts se glissèrent dans les siens, avec une lenteur calculée, comme pour vérifier qu’elle ne se déroberait pas.

  Elle leva les yeux vers lui, et discrètement il remua ses lèvres sans émettre de son. Ses yeux restaient fixés dans les siens, br?lants. Il était vraiment en train de lui demander ?a, pensa-t-elle, et son c?ur accéléra d’un battement trop fort pour rester invisible.

  — C’est qu’il ne faudrait pas que vos voyages vous fatiguent mon prince, ajouta Gormiton, les joues déjà rouges. Vos conférences sont bonnes, mais ce n’est pas à vous de vous salir les mains.

  — Me salir les mains, parce que je voyage à la recherche de futurs gens de science? Et que me suggérez vous, monsieur Mellièze ? Que vous pourriez vous promener dans les faubourgs pour vous donner des airs de connaisseur du peuple? répondit Rhode, visiblement las de la discussion.

  — Et bien, je me rends là où vos bottes ne daignent plus marcher. Quelqu’un doit bien savoir de quoi sont faits ces chemins que vous prétendrez un jour gouverner, répondit-il de sa voix de velours. Je ne fais qu’offrir mes modestes services. Un conseiller proche du sol, disons… cela vous serait utile.

  — Et dites-moi, messieurs, vous parlez la vieille langue ? demanda soudainement Pimprenelle.

  — Quelques bribes, quelques formules… Par ci, par là, se dandina Gormiton, embarrassé.

  — Je ne vois pas bien le rapport, ajouta Alone, un pli d’agacement à la bouche.

  Pimprenelle but une deuxième fl?te avant de prendre le temps de répondre.

  — Un tiers du royaume la parle encore. Mais j’imagine qu’un "connaisseur du peuple" n’a pas besoin de savoir la langue parlé.

  — Je vous demande pardon? Je n’ai pas coutume qu’on me fasse la le?on, encore moins d’une bouche aussi légère.

  — Tu as le front de tenir tête au prince en plus du fils a?né des Mellièze, damoiselle? glapit Gormiton, postillonnant.

  — De nos jours, les gens honnêtes se font rares aux postes de sénéchal, répondit Rhode d’un ton trop calme, les yeux rieurs.

  Il pressa un peu plus sa paume dure contre la sienne. Elle regarda ailleurs. Rhode semblait s’amuser de la scène ; Phé, lui, ravala sa bile. Il tira sur les manches de son habit, reprit contenance de son sourire faussement détendu.

  — Oui… oui. L’heure n’est pas à cette discussion. J’ai plus que hate d’entendre de nouveau la cantatrice. Sa voix est une merveille, dit Phé sans un regard pour Pimprenelle.

  Alors qu’Alone allait s’insurger, la Dr?le s’inclina rapidement et s’évapora dans la foule, la main de Rhode toujours ancrée à la sienne. L’alcool avait rosi sa peau jusqu’aux oreilles, mais au moins, elle marchait. Ils se faufilèrent dans un couloir, et avant qu’il ne ralentisse, elle ouvrit une porte et s’y engouffra. La pièce était petite, plongée dans une obscurité épaisse. L’air y sentait le parfum, le maquillage et la colle froide. Elle se retourna, la main encore chaude de la sienne.

  — Tu sais très bien que je n’ai que faire de ma réputation, pour me demander de te sortir de ce pétrin.

  — Tu es très douée pour fuir. Pardonne-moi d’en avoir profité. J’étais désespéré.

  Il éclata d’un petit rire, presque nerveux.

  — Ce que tu leur as dit les a laissés pantois. Gormiton va en saigner d’orgueil pendant des semaines, ajouta-il, ce qui fit sourire Pimprenelle malgré elle.

  — J’espère qu’ils ne me feront pas payer cette histoire. C’est un Mellièze, tout de même ! Et Alone n’est pas moins dangereux.

  Elle tentait en vain de reprendre son souffle, bien qu’elle n'ait pas couru.

  — Si Emē était là, elle en serait consternée. Elle découvrirait le vrai visage de son prince, qui utilise une Dr?le pour se sortir d'affaires, dit-elle dans un souffle où per?ait un sourire.

  Rhode éclata d’un rire clair, plus franc, à la fin de sa phrase.

  — Je ne connaissais même pas le passage que tu as emprunté, dit-il en faisant quelques pas dans la pièce, visiblement essoufflé lui aussi. Où sommes-nous? Il fait noir, je ne vois rien. Pimprenelle, comment as-tu…

  — Pour être seule, répondit-elle simplement. J’ai fureté, comme tu dis. Avant le début de l’opéra.

  Elle entendit son souffle lorsqu’il sourit, amusé.

  — J’aimerais te voir.

  — Et tu n’as pas prévu de briquet dans ton costume de prince ?

  — Tu aimes te moquer. Non je n’en ai pas. Mais je n’ai pas besoin de lumière pour savoir que tu es belle.

  — Rhode.

  — Arrête de prononcer mon nom, murmura-t-il. Tu ne sais pas l’effet qu’il a dans ta bouche.

  Sa tête tournait, peut-être avait-elle vraiment trop bu. Elle recula de quelques pas jusqu'à sentir son dos cogner contre un mur de la pièce. Le choc fut léger, mais il fit vibrer tout son corps. Ses jambes allaient lacher.

  Ses yeux s’étaient accoutumés à la pénombre, et elle apercevait le visage ensorcelant de Rhode, son regard clair qui pénétrait le sien. Il était si proche qu’elle pouvait sentir son odeur changer, et sa respiration se hacher.

  Elle sentit ses doigts chercher les siens, s’y enlacer de nouveau. Son c?ur battait à lui en rompre les os.

  — Est-ce que tu me séduis, Rhode ? demanda-t-elle enfin, un sourire ironique aux lèvres, mais la voix rauque.

  — Oui.

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